Une chiromancienne dans le grand hall
«Très cher ami,
Je vous envoie la photographie d’un charmant petit groupe, que j’ai vu chez votre protégé Mr Guglielmi. Ce serait tout à fait un pendant à celui que vous avez dans le salon à Varembé (...). C’est une charmante jeune fille qui se fait dire la bonne aventure par une vieille. Le marbre est d’une pureté rare, et d’une blancheur magnifique, la vieille est admirable d’expression, et le sujet est nouveau. »
Avec ces mots, Mary Von Orlich1 décrit la deuxième sculpture de Luigi Gugliemi entrée dans la collection de Gustave Revilliod, et aujourd'hui exposée dans le grand hall du Musée Ariana à proximité de Daphnis et Chloé.
L'artiste romain expose le plâtre de l'œuvre en 1862 sous le titre L'Épouse et la voyante, à l'Exposition universelle de Londres. Il réalise le marbre, quelques années plus tard, et le présente à Gustave Revilliod dans une lettre datée de février 18662 comme La Devineresse. Plus tard, il apparaîtra sous l’intitulé de La Chiromancienne.
La composition du groupe est plus dynamique que celle de Daphnis et Chloé. Le thème est nouveau, du moins en sculpture. La représentation d'une chiromancienne qui prédit la bonne aventure est toutefois un genre très populaire en peinture depuis le 17e siècle. Un exemple célèbre est la toile du Caravage, au Louvre, dans laquelle un jeune homme se fait lire les lignes de la main par un personnage féminin.
Mais revenons à notre sculpture riche de symboles. Une jeune femme tend la main droite pour qu'une femme âgée assise sur un tabouret lui lise l'avenir. Sur les genoux de la chiromancienne se trouve un rouleau portant une inscription en latin qui dit : « Qui scit comburere aqua et lavare igne facit de terra coelum », ce qui signifie « Celui qui sait brûler avec l'eau et laver avec le feu, fait de la terre un ciel ». Les deux phrases de l’inscription sont des paradoxes, mais elles visent à expliquer le concept des opposés en alchimie, une discipline qui avait pour objectif la recherche de la transformation de la matière en or.
Sous l'inscription sont gravés deux éléments, celui de gauche représentant le soleil et celui de droite, un cercle surmonté d’une flèche, représentant Mars. La formule latine et les deux symboles proviennent de l'inscription de la Porte Magique. À l'époque où notre sculpture a été réalisée, la Porte Magique se trouvait encore dans la villa du marquis Massimiliano di Palombara (1614-1680) et servait d'accès à son laboratoire d'alchimie. La villa fut démolie à la fin du 19e siècle, à la suite de l'unification de l'Italie, afin de laisser place à la construction de la place Vittorio Emanuele, où l’on peut encore voir l’encadrement de la fameuse porte. Nous pouvons imaginer que Gustave Revilliod avait connu la Villa Palombara lors d'un de ses séjours à Rome.
Mais les symboles de la Chiromancienne ne s'arrêtent pas là. En effet, aux pieds de la voyante se trouve une chouette, animal qui représente depuis l'Antiquité la sagesse et la connaissance ancestrale.
Les vêtements des deux femmes sont rendus avec beaucoup d'habileté, la pureté du marbre de Carrare rehaussant le clair-obscur. Par ailleurs, la sculpture est montée sur un mécanisme qui lui permet de tourner.
La Chiromancienne (1866), acquise deux ans après Daphnis et Chloé (1864), se trouvait dans la maison familiale située dans le domaine de Varembé', héritée par Gustave Revilliod à la mort de son père (1864) ; cette construction fut ensuite démolie lors de la construction du Palais des Nations Unies (1929-1937). Les deux sculptures furent exposées dans le vestibule du Musée Ariana, comme l'indiquent les premiers catalogues du musée (1901), et le resteront, contrairement à d'autres œuvres de Luigi Guglielmi, telles que les bustes en marbre polychrome des empereurs romains (Auguste, Tibère, Othon, Caligula), qui seront ensuite déplacés dans les réserves du Palais Wilson et détruits dans l'incendie de 1985.
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Notes :
1. Lettre de Madame von Orlich à Gustave Revilliod, Rome, 19 février (1866 ?), AEG, AP 18.8.1866/49. Marie ou Mary von Orlich, d'origine anglaise, était l'épouse de l'officier prussien Leopold von Orlich (1804-1860), qui avait publié un livre illustré en allemand sur son voyage en Inde lorsqu'il s'était engagé dans l'armée britannique.
2. Lettre de Luigi Guglielmi à Gustave Revilliod, Rome, fevrier 1866, AEG, AP, 18.8.1866/55
Légendes des illustrations :
1-4. Luigi Guglielmi, La Chiromancienne
Marbre, 100 cm
Musée Ariana, inv. 1976-0326, legs Gustave Revilliod 1890
5. London Stereoscopic and Photographic Company, N. 43, La Sposa e l'Indovina, L. Guglielmi, Sculp. The International Exhibition of 1862, tirage argentique sur papier albuminé