Daphnis et Chloé, des bergers dans le grand hall

Daphnis et Chloé, Luigi Guglielmi, détail

Quand nous entrons dans le grand hall du Musée Ariana, nous apercevons, au fond de l’espace, une sculpture en marbre de Carrare signée par l’artiste Luigi Guglielmi (1834-1908). Son sujet est quelque peu mystérieux aux yeux du visiteur contemporain. L'inscription nous apprend qu'il s'agit de Daphnis et Chloé. Mais qui étaient-ils ?

L'histoire tirée du roman pastoral de l'écrivain hellénistique Longus se déroule à Lesbos, en Grèce, dans un cadre bucolique. Elle raconte le destin de deux enfants abandonnés puis adoptés à quelques années d'intervalle par deux familles de bergers. Le thème central est la naissance de l'amour entre les deux protagonistes ; après diverses vicissitudes, le récit se termine par un final heureux [1]

La sculpture représente Daphnis, le jeune berger, vêtu d'une peau de chevreau, comme décrit dans l'œuvre de Longus. Il s'appuie sur un bâton et porte en bandoulière une gourde fabriquée avec une citrouille. De son bras droit, il entoure Chloé et s'en approche pour lui murmurer quelque chose. La jeune fille, la tête inclinée vers le bas, semble avoir peur de le regarder ; sa robe descend, laissant ses épaules nues. Sa coiffure est soignée : de longues mèches sont tressées et ornées d'une guirlande de fleurs. Aux pieds de la jeune fille est assis un chien, symbole de fidélité. L'inscription en grec sur la base de la sculpture est extraite des Pastorales de Longus, elle indique : « La perte de leurs yeux leur est arrivée. » [2] Elle peut être lue au sens figuré, comme si les deux amants étaient éblouis par l'amour.

Daphnis et Chloé, Luigi Guglielmi, détail

Les lettres envoyées par Luigi Guglielmi à Gustave Revilliod nous apprennent qu'en novembre 1864 le groupe en marbre Daphnis et Chloé est acheté par le collectionneur genevois pour sa maison de campagne de Varembé. Le Journal de Genève informe, le 4 août 1865 déjà, que Revilliod présente le groupe aux élèves de la classe des Beaux-Arts à laquelle il appartenait, et que les réactions sont très positives [3].

Et, en 1901, une quinzaine d’années après la construction du musée, le premier catalogue de l’institution atteste que la sculpture se trouve dans le vestibule au rez-de-chaussée, au côté des autres œuvres de l'artiste.

Ce dernier se préoccupait grandement de la présentation de la sculpture. Avant même son transport, il tenait à souligner l'importance de son éclairage. Il écrivait à Revilliod : « Une chose maintenant essentielle sera le jours (sic) qui doit éclairer le marbre, autant que possible il faudrait qu’il vienne un peu d’en haut, car la distribution ajoute enormement (sic) à la beauté de la sculpture, elle donne de l’harmonie aux ombres et aux claires ; si on pourra obtenir cela ; mon travaille gagnera davantage à être vu. » [4]

Ce premier achat marque le début d'une longue collaboration entre le collectionneur genevois et le sculpteur romain, fondée sur un respect et une estime mutuels qui se transformeront au fil des ans en une véritable amitié.


 


Légende de l'œuvre :
Luigi Guglielmi, Daphnis et Chloé
Marbre, 98 x 70 cm
No inventaire 1976-59, legs Gustave Revilliod 1890

Notes :
[1] Les pastorales de Longus étaient déjà connues en français au 16e siècle, mais une version corrigée et complète ne vit le jour qu'en 1809 avec la traduction de Paul Louis Courier, qui avait trouvé un manuscrit complet de l'œuvre dans la bibliothèque Laurentienne de Florence.
[2] EGINETO HAH TON OFTALMON ALOSIS AUTOIS, Longus, II, 24
[3] D., Daphnis et Chloé, Groupe de Guglielmi, Journal de Genève, 4 août 1865, n.183, BGE. Voire retranscription ci-dessous 
[4] Archives de l’État de Genève, AP.18.8.1864/140, lettre de Luigi Guglielmi à Gustave Revilliod, Rome, 7 novembre 1864

 "Lorsqu'une œuvre d'art est bien conçue et que l'idée en est simple et claire, le charme que l'on éprouve en la voyant est d'autant plus vif que l'on reconnaît sous une forme sensible, des conceptions personnelles souvent vagues et indéterminées, qui se trouvent enfin fixées; nous nous associons pour ainsi dire à la création du tableau ou du groupe que nous avons sous les yeux.
C'est l'effet qu'a produit sur la classe des Beaux Arts le groupe en marbre de M. Guglielmi, de Rome, frère du peintre Guglielmi Rubio, très apprécié à Genève.
M. Gustave Revilliod, membre de la Classe des Beaux Arts, avait eu l'obligeance d'inviter ses collègues à venir à sa campagne de Varembé apprécier cette composition. […]
Quelques personnes ont trouvé que la jeune fille paraissait un peu trop civilisée, et ne reproduisait pas suffisamment le style pastoral grec. D'autres ont répondu que, dans la statuaire, le réalisme en ce genre serait peut-être loin d'être attrayant, et que, puisque l'effet produit était nettement sympathique, on devait tenir le résultat comme satisfaisant.
Aucune œuvre d'homme n'est parfaite, il est vrai, mais il serait puéril d'aller rechercher minutieusement dans cette œuvre quelques imperfections de détail qui, en fin de compte, ne portent aucun préjudice à l'ensemble et qui sont le fait de la jeunesse de l'artiste dont l'expérience est appelée encore à se développer.
Somme toute, c'est une œuvre de mérite qui fait grand honneur à M. Guglielmi et fait bien augurer de ses travaux futurs."