La Donation de Nathalie Mouriquand
En 2019, le Musée Ariana présentait l’exposition temporaire À la table de l’Art moderne. Céramiques de la République de Weimar (1919-1933). Il s’agissait de faire découvrir cette collection privée, constituée dans les brocantes de la région genevoise. En 2025, ce premier contact a abouti à la donation de 55 pièces à notre institution, venant enrichir notre fonds muséal de ce pan de l’histoire de l’art allemand.
La donatrice nous livrait, à l’occasion de l’exposition, ce qui l’avait amenée à constituer un tel ensemble.
Interview
Propos recueillis par Stanislas Anthonioz
Comment êtes-vous devenue collectionneuse ?
Ce n’est pas une tradition familiale. Fille de fonctionnaires internationaux, j’ai beaucoup voyagé. Dans ce milieu, la tendance générale était d’acheter de l’artisanat local, ce qui était le cas de mes parents. À l’âge adulte, j’ai commencé à collectionner des flacons à parfum – seulement les flacons aux bouchons émerisés –, dont ceux de Guerlain et Lalique, aux si belles réalisations. Curieusement, quand j’ai rencontré mon deuxième mari, lui aussi avait débuté une collection de flacons à parfum. Nos deux ensembles ont été regroupés.
D’où vient votre goût pour la céramique de Weimar ?
On s’intéressait aux beaux-arts en général, à la peinture. Le Bauhaus était une période qui nous plaisait particulièrement. Fréquentant le marché aux puces de Plainpalais à Genève tous les samedis, on apercevait une ou deux céramiques de Weimar. Individuellement, ce n’était pas spectaculaire. Après en avoir acquis un certain nombre, ça faisait sens ; on commençait à voir un peu de quoi il s’agissait, et on s’est mis à se renseigner. À partir de là, cela a été très stimulant d’en chercher, car ils n’étaient pas mis en évidence. Ils ne valaient rien, en général 5-10 francs, sauf les boîtes, probablement parce qu’elles étaient encore utilisées dans les ménages ; leur prix pouvait monter facilement à 70 ou 80 francs. Au fil des ans, je ne m’intéressais qu’à ça aux puces.
Ma première pièce ? Elle n’était pas belle : une chocolatière jaunâtre, avec des nuances brun/noir. En 1979, on en trouvait tant qu’on voulait. Ce n’était pas ces belles pièces colorées. La première, je l’avais achetée parce qu’il y avait un motif géométrique.
Que saviez-vous de cette production ?
Pendant mes études, j’ai suivi des cours d’histoire de l’art. Je ne crois pourtant pas me souvenir être tombée sur des photos ni sur un article concernant la céramique liée à la période du Bauhaus. Mais voyant la céramique de Weimar tellement identifiable : Kandinsky, les Suprématistes... on constate une filiation. C’est ça qui a fait qu’on s’est dit : « Là, il y a quelque chose ». Ma connaissance de cette période m’a permis d’identifier, de ne pas avoir de doute qu’il s’agissait d’un Weimar. Il y a une sorte d’intuition, de connaissance de la façon de faire les objets. On ne peut pas se tromper.
Sur le plan des publications, ma première acquisition (que je ne pouvais pas lire puisqu’elle était en allemand !) fut le livre de Tilmann1. Le sujet était inédit. Un ou deux ans plus tard, il y a eu des expositions2, et cela a commencé à devenir plus intelligible. Mais mes débuts se sont faits en autodidacte.
Où achetez-vous ?
La grande majorité, au marché aux puces de Plainpalais ; occasionnellement, à celui de Lausanne ; parfois dans les foires, mais toujours en Romandie. À l’étranger, on a trouvé quelques pièces : à Amsterdam (l’horloge jaune), à Strasbourg… À Berlin, il fut un temps où il y en avait beaucoup. Néanmoins la dernière fois où j’y suis allée, les rares occasions se vendaient à des prix absolument déments aux puces – c’était grotesque : l’idée de mettre 120 Euros pour un pot quelconque me paraissait totalement surréaliste. En France en revanche, à part Strasbourg, on n’en a jamais trouvé. J’en ai par contre vues à Prague, ou encore à Zagreb. Sur internet ? En effet, j’en ai acheté deux il y a 3-4 ans. Alors maintenant plus du tout, vu les prix pratiqués ! Aujourd’hui cependant, on n’en trouve quasiment plus.
Quels sont vos critères de sélection ?
J’aime particulièrement l’objet aux décors géométriques très réussis. J’aime moins celui avec des rajouts plus traditionnels (motifs floraux/petits pois). Avec mon mari, dès qu’il y avait des petites fleurs gnangnant, on ne les prenait pas du tout !
J’ai une préférence pour les plateaux, parce qu’ils sont particulièrement intéressants du point de vue design. Ils peuvent être très spectaculaires. Mais autrement, je ne rejette pas la belle cafetière ou théière.
Les boîtes ont toujours été plus difficiles à trouver. Les cruches et pots à eau ont moins de succès. Je crois que personne maintenant ne sert du chocolat chaud en rentrant à la maison, dans sa chocolatière.
Êtes-vous une collectionneuse addictive ?
Non. Enfin, je dis non et j’ai des pièces partout ! À l’époque, notre cuisine n’était pas gigantesque. On avait investi tout le haut des placards […] jusqu’au moment où on s’est dit : « Tout ça va s’écrouler, on ferait mieux de faire attention ». On continuait à les acheter, mais on les mettait immédiatement dans des cartons, en se disant : « Un jour, on aura peut-être un lieu un petit peu plus grand où on pourra les exposer » Quand des amis, qui ignoraient totalement de quoi il s’agissait, regardaient dans notre cuisine ces variantes de couleurs – les mêmes volumes, mais dans une déclinaison de teintes, ou ces plateaux tout à fait magnifiques dans leurs formes géométriques –, on se disait : « Ça fait plaisir que les gens les voient comme de belles réalisations, malgré la modestie de l’objet ».
Aujourd’hui, je possède plus de 500 pièces. Cependant, comme je vais habiter à un endroit où il n’y a tout simplement plus 1 cm2 où je pourrai les exposer, elles réintégreront leurs cartons. Mais ça ne m’empêchera pas de continuer la collection. C’est important de préserver ces objets, car ils appartiennent à une période extrêmement riche.
Quelle est votre dernière acquisition ?
Une boîte. Je l’ai trouvée à la brocante du Centre social protestant. De forme originale, ses couleurs sont pourtant « révoltantes », sans aucun lien avec celles – séduisantes et subtiles – inspirées du Bauhaus. Je suis sûre que Mies van der Rohe se retournerait dans sa tombe ! Celle-là, je l’ai payée 3 francs.
Biographie de Nathalie Mouriquand
Après une année préparatoire à l’École des Beaux-arts de Genève, Nathalie Mouriquand entre à l’École des Arts décoratifs. D’abord intéressée par l’architecture d’intérieur, elle oriente finalement ses études dans le domaine de la bijouterie, et suit avec succès une formation de 4 ans en bijouterie-joaillerie. Bijoutière indépendante, active notamment dans l’enseignement, elle travaillera parallèlement pour une organisation humanitaire. Grande amatrice d’objets d’art, Nathalie Mouriquand affectionne particulièrement les années 1920, mais également la période Art nouveau ou encore l’art moderne.
Légendes des illustrations :
1. Vue prise dans les réserves du musée
2-7. Vitrines de l’exposition  la table de l’art moderne. Céramiques de la République de Weimar (1919-1933)
8. Vue prise dans les réserves du musée
9. Manufacture indéterminée (Allemagne) / Horloge, vers 1930
Faïence fine moulée, décor peint à l’aérographe sur glaçure, métal
H. 23,5 cm / Larg. 21 cm
10. Manufacture Oscar Schaller & Co. (Kirchenlamitz) / Chocolatière, vers 1930
Porcelaine moulée, décor peint à l’aérographe sur couverte, métal
H. 19 cm
11. Manufacture indéterminée (Allemagne) / Boîte, vers 1930
Porcelaine moulée, émail sur couverte, métal
Larg. 21 cm / H. 10 cm
12. Vue prise dans les réserves du musée
13. Vue prise chez la donatrice
Notes:
1. Tilmann Buddensieg, Keramik in der Weimarer Republik (1919-1933) : die Sammlung Tilmann Buddensieg im Germanischen Nationalmuseum, Nürnberg, 1985.
2. Victoria & Albert Museum (Londres, 1986) ; Cooper-Hewitt Museum (New York, 1988) ; musée Gardiner (Toronto, 1990) ; etc.